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Après le très troublant et
autobiographique Pimp, il y a deux ans, la collection Soul Fiction
des Editions de lOlivier publie un deuxième roman dIceberg
Slim, Trick Baby.
La traduction de Pimp
était loccasion de découvrir en français un
livre-culte, rien moins que le livre de chevet de nombreux rappeurs américains
sindentifiant au personnage du mac, véritable héros
urbain au sein de la communauté noire, symbole du type qui avait
compris combien un cul noir pouvait faire cracher leur argent aux michetons
blancs.
Cest alors quil était en prison, en train denvisager
sa reconversion dans un autre bizness que le proxénétisme,
quIceberg Slim rencontra White Folks (pour les amis), alias Trick
Baby (pour les autres). Un grand gaillard, sosie dErrol Flynn. Pourtant
il ne faut pas se fier aux apparences, malgré sa peau blanche et
ses yeux bleus, White Folks était noir, noir en dedans.
Iceberg Slim le connaissait de réputation, en équipe avec
Blue Howard, White Folks ("arnaqueur blanc") était un
des plus fameux arnaqueurs noirs de Chicago. Durant leurs quelques jours
de cellule en commun, White Folks raconta son histoire à Iceberg
Slim qui nous la livre à son tour.
Comme dans Pimp, lécriture dIceberg Slim ne
sembarasse pas de fioritures, cest lexpérience
de la rue mise en mots de la façon la plus brute et directe qui
soit. Comme dans Pimp pour le métier de proxénète,
à travers un destin particulier situé avec précision
dans son contexte socio-historique, nous avons ici le récit dun
apprentissage du métier darnaqueur. Vécu de lintérieur,
on découvre les techniques de la combine, ses différents
tours
Mais, au-delà de cet aspect qui pourrait passer pour
simple folklore, les romans dIceberg Slim prennent toute leur intensité
par le rendu du contexte, le Chicago et ses cloisonnements raciaux.
Johnny OBrien est né dans les années 20 dune
mère noire et dun père blanc. Ce dernier disparut
très rapidement du foyer. Ainsi grandit le petit Johnny, seul avec
une mère dévorée par lalcoolisme et seffeuillant
dans un club minable. Un enfant quelque peu livré à lui-même
et que les gamins de son entourage, ne pouvant imaginer dautres
types dunion mixte, appelaient Trick Baby, "fils de passe"
La vie était ainsi faite que pour le jeune garçon il était
difficile de trouver sa place dans la société américaine
ainsi partagée.
Pourtant sa peau blanche devint un avantage dès quil se mit
en équipe avec Blue Howard qui ladopta, presque comme un
père adoptif, lui appris tous les trucs du métier et lui
donna son surnom de White Folks, un oxymore en quelque sorte car un type
se faisant appeler "arnaqueur blanc" ne pouvait être que
noir. Ensemble, ils allaient pouvoir gruger aussi bien les pigeons noirs
que blancs, le bon plan.
Ensemble, ils vivaient bien, dans une certaine opulence mais rien ne va
jamais de soi, rien nest jamais acquis. La vie a ses hauts et ses
bas, ses grandeurs et ses décadences. On se retrouve toujours confronté
à divers dangers : ne pas empiéter sur les plates-bandes
de la Maffia, se méfier des trahisons, des femmes, de lalcool
et des drogues
Autant dire de suite, que nos deux compère se virent confrontés
à un redoutable panaché de ces trois menaces.
Pour White Folks,
lamour prit les traits dune riche et belle femme blanche quil
appelait la Déesse. Leur union était impossible, elle raciste
déclarée, lui poussé à lui révéler
le secret de sa négritude. Et "cette garce de Déesse
et sa chatte internationale ineffablement brûlante"(p.306)
manquèrent de le conduire au fond du trou, au fond de la bouteille,
intoxiqué par lalcool du dépit. La blessure ne se
referma jamais complètement mais il compris ensuite qu il
était plus malin de louer la carosserie dune gonzesse que
de jouer les jolis curs"(p.311).
Véritables récits de vie, les romans dIceberg Slim
combinent léducation sentimentale du personnage à
ses interrogations sur un possible déterminisme social dont il
serait autant lacteur que la victime (une victime qui, en tout cas,
ne sappitoierait surtout pas sur son sort).
Côté sentimental, si lon constate à quel point
lamour tarifé fait partie intégrante du quotidien,
on samusera par contre des découvertes de White Folks quand
il comprit, en voyant un couple de lesbiennes faire lamour, limportance
du cunnilingus dans le plaisir féminin : "voilà pourquoi
ces lesbiennes nont pas besoin dun zob pour envoyer une fille
en lair. Ces tordues ont une technique diabolique"(p.146).
Il se précipitera pour la mettre en pratique avec succès
sur la première femme venue, Jackie, une femme mariée quil
convint moyennant finance de passer au lit avec lui. Résultat concluant :
"Je me faisais du souci pour le mari de Jackie : au lit il allait
passer pour un nul ! La technique lesbienne avait éveillé
la cochonne qui sommeillait en Jackie"(p.149)
Mais si lintrigue se retrousse sur ces passages distrayants, le
déchirement du personnage semble aussi insoluble que la question
raciale aux Etats-Unis. Quil reste avec des Noirs et on lappelera
toujours Trick Baby, quil aille arnaquer des Blancs, il devra garder
pour lui son secret sous peine dêtre rejeté tout de
go
Même si Pimp
possédait une force particulière de par sa dimension autobiographique,
avec Trick Baby, Iceberg Slim nous livre une nouvelle fois un témoignage
bouleversant et sans concessions. Iceberg Slim ne juge pas ses personnages,
il essaie de nous faire comprendre leur destin souvent tragique. "Je
comprends pourquoi le peuple noir doit pour sen sortir, voler, mais
je narrive toujours pas à croire que le crime est une solution
viable. Lénergie et le talent exigés pour devenir
un délinquant de réelle envergure pourraient être
utilisés de manière bien plus positive. Si un maquereau
parvient à contrôler neuf femmes, il peut tout aussi bien
faire autre chose". !
Olivier
Cathus
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