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Un tambourin, une vielle à roue, des boucles
électroniques, des textes sur le travail à l'usine et la
condition ouvrière d'auteurs ouvriers, écrits entre la fin
du XIXème et le début du Xxème siècle, un
chant occitan envoûtant : la recette de ces jeunes marseillais s'est
rodée sur scène. Leur premier album est sorti chez Virgin.
Jai
vu que vous utilisiez le terme de "tradinnovation" pour
décrire votre musique
Sam Karpienia : Oui parce quon savait pas comment définir
lhistoire donc cest un concept qui existait déjà.
Cest un ami à nous, Jacques Lombard, qui a inventé
ce concept qui situe bien ce quon fait nous. Un pont entre peut-être
des musiques traditionnelles et linnovation, les musiques innovatrices,
quelque part un peu dans la recherche. Parce quavant, nous, on faisait
de la musique expérimentale, tu vois un peu ? Et après on
a arrêté. On a fait de la musique traditionnelle plus ou
moins. Moi jai fait un groupe, Gacha Empega, des polyphonies marseillaises.
Donc on chantait vraiment les chansons provençales dil y
a longtemps. Et après on sest remis à travailler avec
Dupain et ça a donné ça, en fait. Toujours une idée
de recherche mais linspiration, elle, vient de la musique traditionnelle.
Des musiques traditionnelles présentes à Marseille.
Sam de Agostini : Cest un mélange de tout ce quon a
fait, de tout ce quon a écouté.
Vous sentez vous des affinités avec le mouvement folk ou trad
des années 70 ?
S.K. : Disons que, moi, quand jai besoin découter de
la musique provençale, je vais écouter les Mont-Joia. Il
y a 4 disques qui ont été faits dans ces années-là.
Parce quils ont refait la musique provençale, vraiment provençale,
mais avec lénergie de la musique populaire.
Ah oui ? Je m'en souviens bien, ma mère les écoutait quand
jétais môme
S.K. : Je les ai écoutés récemment là, à
Salabru. Et donc, dans Mont-Joia tu as le chanteur, Mario Carlotti, qui
est un ami à nous. Cest quelquun qui dès le
début ma encouragé à chanter, tu vois. Il ma
aussi suivi. Il est courant de ce que je fais, et réciproquement.
Même si musicalement ça na rien à voir.
S. A. : Il y a des gens qui sont issus de ce mouvement et qui sont des
amis, ya des musiques là-dedans quon écoute
mais on sest pas dit à un moment donné quon
allait faire la même chose.
S.K. : On nest plus dans le même état desprit.
Automatiquement, ce nest pas du tout la même chose. Nous,
on na jamais brandi de drapeau en concert et on le fera pas je pense.
On na pas un discours militant occitan, dOccitanie, de culture
occitane. Notre discours, il est un discours social et des problèmes
de société.
Justement, beaucoup de ces groupes folks et trad renvoyaient
à une image plus ou moins rurale, tandis que vous, vous êtes
en plein dans un discours urbain, ouvrier plus que paysan.
S.K. : Ouais, voilà, on vient de là.
S.A. : On na pas écouté les mêmes choses non
plus, on a écouté des musiques avec du son, du gros son.
Je jouais du rock.
S.K. : Il faisait les ragabaléti dans les campagnes, ils cherchaient
le blues rural dans les campagnes. Nous, on na pas besoin de bouger
: on est dans un port et tout te vient dans la tête. Tu as pas besoin
daller chercher ailleurs. Tout est là et lurbanité
est présente. Moi, je suis de Port-de-Bouc, donc un paysage industriel.
Tout ça, ça forme une identité, entre guillemets
le terme didentité je men méfie toujours un
peu. Mais, en même temps, tous ces gens-là des années
70 qui continuent à faire de la musique parce quils ont du
talent et que cétait pas seulement une mode, Jean-Marie Carlotti,
Patrick Vaillant, Mickey Lontanao, René Sète. Cest
des gens quon a rencontré, avec qui on a échangé
des choses. Même avec Claude Sicre, lui il a fait les deux générations
carrément. La Talverne de lAveyron aussi. Donc il y a une
transmission quand même, ya un fil cond
, ya toujours
un truc qui existe qui fait quon est au courant, quon les
connaît tous ces gens-là mais on nest pas de la même
génération et on fait avec notre vécu à nous.
Concrètement la transmission, votre apprentissage de ces musiques,
sest passée comment ? Il y a des musiciens qui vous ont montré
des trucs, ou des plus anciens, ou cest surtout le côté
autodidacte ?
S.K. : Concrètement, ya pas eu de collaboration. Cest
plus dans les discussions.
Et par rapport à la langue occitane ?
S.K. : Moi déjà Jacques Lombard, je lai découvert
quand jétais à la fac. Et il ma fait tout un
historique de lhistoire de France revisitée du côté
occitan. Et ça change tout. Ya Glaudi Barsotti qui nous a
donné tous les textes quon a, quon chante et ce mec,
cest un vieux bonhomme
S.A. : Ouais, il a dans les 70 ans.
S.K. : Cest plus là-dedans quon a besoin de ces gens-là.
Après, musicalement, on sest fait tout seul. On a écouté
du hard à lépoque, du funk, du reggae. On a grandi
avec toutes ces musiques rock à fond. Le truc musiques populaires,
folkloriques, cest arrivé plus tard en fait.
Pierre-Laurent Bertolino : Cest aussi parce quon a écouté
pas mal de musiques traditionnelles dautres pays.
S.A. : Italiennes, espagnoles, marocaines, etc
P.L.B. : De là, tu te dis : et quest-ce quil y a chez
toi ?
S.K. : Cest ça, comme parcours, au début tu écoutes
des trucs anglais ou américains, comme tous les jeunes. Après
ça te nifle alors tu cherches un peu ce que cest la musique
alors tu commences à écouter des trucs tziganes. Tu as vu
un mec qui joue du djembé alors tu vas écouter Youssou NDour,
des trucs comme ça. Et puis, tu commences à te poser un
peu la question de savoir un peu ce qu'est le folklore. Ces gens-là,
tu les admires parce quils ont une tradition à eux et, toi,
tu te rends compte, à un moment donné que tas rien.
Parce quen Provence, la culture, elle est terminée. La culture
provençale dexpression occitane, elle est conservée
par des conservateurs qui jouent ça en défilé avec
un folklore, cest léco-musée quoi. Donc ça
nintéresse pas la jeunesse. Donc nous on a fait mix un peu
de tout ce quon avait entendu et, en même temps, on sest
rendu compte quon baignait là-dedans depuis quon est
minots. Lui, il était dans les Alpes, il écoutait les trucs
là, la bourrée, le musette. Moi, jétais à
Port-de-Bouc, jécoutais du flamenco. Il suffit de te promener
à Marseille pour entendre
S.A. : Tu marches dans Marseille, ya un mec au 4ème étage
il écoute du flamenco, dix mètres plus haut, ya du
raï à fond. Tu ten imprègnes même si tu
vas pas choper une rythmique ou une mélodie dun truc mais
ça rentre, cest présent.
S.K. : Tout ça, ça va ressortir naturellement. Cest
pas calculé
S.A. : Cest pas du collage, pas cherché : " on va faire
un truc marocain avec un truc un peu
", non.
S.K. : Cest senti. Cest avec le cur. On nest pas
là en train de calculer telle rythmique va aller bien avec ça.
Ca sort des tripes, ça sort du cur. Ca se passe.
Parmi
ce qui semble vous tenir à cur, il y a une certaine réappropriation
de la culture populaire, ouvrière puisque la plupart des textes
traite du rapport à lusine
S.A. : Cest un constat aussi.
S.K. : Tous les textes sont autour du travail à lusine, du
travail de louvrier, de la condition ouvrière, du regard
porté sur les petites gens, les dominés. Cest lhistoire
de la domination dune classe sur une autre, dune langue sur
une autre. Moi, après je peux lexpliquer parce que je viens
de là, je suis dun milieu ouvrier, mon père était
ouvrier, moi jy ai travaillé moi-même, jai grandi
dans une cité ouvrière, même une ville ouvrière.
Après, ça cest personnel, eux ils sont pas issus de
là. Mais en même temps, ce discours-là on le porte
ensemble, cest ça qui est intéressant aussi. Cest
pas un groupe de fils douvriers qui sest monté, cest,
à un moment donné, qu'on sest rejoint sur un même
projet et qu'on a dit : " on va défendre ce projet ".
Vous me disiez que vous nétiez pas militants occitans mais
est-ce que vous vous sentez plus proche du discours de certains mouvements
sociaux et associatifs ?
S.K. : Oui, nous on est militants en tant que citoyens comme tout le monde
devrait lêtre, comme lépicier du coin ou le barman
qui a envie de faire bouger son quartier. Nous, on est beaucoup basés
sur La Plaine, dès quil y a des fêtes de quartier,
quand on nous demande de venir jouer pour des manifs, pour une cause,
contre Le Pen, des trucs comme ça, on y va volontiers. Quand on
fait des fêtes indépendantes dans des squatts anarchistes,
on y va. Après il y a les animations, beaucoup. On simplique
chacun de sa personne, desfois cest pas le groupe Dupain. On fait
des sardinades, on va organiser des apéros sur la place, des repas
de quartiers, ya plein de choses qui se passent parce qu'on se dit,
nous, que se qui va sauver le monde, on va dire, cest la convivialité
à léchelle locale. Ce qui fait que les gens vont pouvoir
se rencontrer et parler. Cest ce qui est déjà la base
de tout, de la vie en général. Cest ce quon
a perdu et cest ce que, nous, on essaie de redévelopper
Bien que cest pas perdu, je pense, les gens ils en ont envie de
toutes façons.
S.A. : Ils en ont tous envie les gens
Cest pareil à Paris, dans mon quartier, je vois
S.K. :
Oui, le problème il est mondial.
S.A. : Cest important dêtre bien dans ton quartier.
S.K. : Parce que le local et luniversel, cest des choses liées
entre elles. On va jouer avec la Confédération Paysanne,
au mois daoût je crois, et on est trop fiers de le faire parce
quon est à fond daccord avec ces gens-là. Ils
défendent leur vie de tous les jours et ils se rendent compte que
pour semer son terrain et cultiver ses tomates, ils sont en rapport direct
avec des multinationales, des trucs mondiaux. Donc, cest aussi ça.
Nous, quand on parle des ouvriers, cest pour dire : vous parlez
dactions en bourse, vous parlez dinternet mais derrière
toutes ces manipulations électroniques, on est en train de glorifier
tous les cadres, les gens qui arrivent en costard-cravate et qui font
des actions et qui vendent ici et là. Ca transpire de partout,
on est en train de glorifier ça. Nous, ce quon fait avec
ce disque, on dit : attention, attention parce que derrière tout
ça il y a des gens qui travaillent, qui ont une famille, une vie
et il faut y penser. Quand Michelin fait des bénéfices et
quà côté de ça il va supprimer 1700 emplois,
nous, on se positionne par rapport à ça, on sait où
on est.
Vous parlez beaucoup de lusine mais quand vous voyez par exemple
lors des grèves de 95 des gens qui ne sont pas ouvriers se réapproprier
cette culture ouvrière, où des salariés de ces start-ups
qui sont magasiniers ou scotchés à leur ordinateur à
la chaîne, est-ce que vous ne considérez pas que cest
aussi ça lusine aujourdhui ?
S.K. : Ben, nous on est parti dune réalité, dun
vécu. Nous, le travail ouvrier dont on parle et qui, à terme,
ça métonnerait qu'il dure longtemps, cest la
sidérurgie. Ya une chanson sur lacier, moi c'est ce
que je connais. Je peux pas te parler des ouvriers de linformatique,
je pense que cest le même problème : que les ouvriers
de linformatique ils sont autant exploités que les autres,
ils se crèvent la santé pour gagner quoi, pas grand-chose.
Jai lu les textes, enfin leurs traductions françaises
S.K. :
Ouais, on a vachement insisté pour quils soient
traduits
En tout cas, ce qui est intéressant, cest que, par rapport
à lépoque où ils ont été écrits,
fin XIXème-début XXème, il y avait déjà
cette conscience quil y aurait besoin de moins en moins de main
duvre pour faire le même travail
S.K. : Voilà, on dit : on perfectionne un outil de travail pour
que louvrier il en profite alors quon le met à la porte.
Le progrès, il profite à qui ?
S.A. : Le progrès social, des gens, cest pas le progrès
de la machine.
P.L. B. : Oui, on parle du progrès technologique alors que ça
licencie des gens et quon dit que malgré tout cest
important. Alors que ce qui est important, cest le progrès
social, le progrès humain.
S.A. : On a une chanson sur les gens qui ont revendiqué pour travailler
huit heures, huit heures par jour, et cent ans après cest
pareil, aujourdhui, cest 35 heures par semaine.
P.L. B. : Il y a une chanson qui parle de canailles, de gens qui se débrouillent,
qui ont du mal à sen sortir
S.K. : En même temps, derrière tout ça, il y a une
idée que ces gens-là ils ont une dignité, une fierté
dêtre ce quils sont et cest important aussi. Quand
tu arrives et que tu dis : voilà, moi je suis ouvrier et ça
sest bon pour se lever le matin et être content. Maintenant
si on te dit : louvrier cest rien, cest de la merde,
que du jour au lendemain on te fout à la porte et que tu es traité
comme une merde, cest dur.
Avez-vous conscience de combien en France cest toujours lart
savant qui est mis en avant par rapport à lart populaire
même si ce qui se passe de plus vivant et créatif vient de
là et est-ce votre démarche de vous réapproprier
une fierté de lart populaire ?
S.K. : Oui, cest important. Parce que nous on a fait le détour
par la musique contemporaine. Tout ce qui est électro-acoustique,
cest quelque chose qui nous a questionné à un moment
donné parce quil y avait de la recherche. Jai écouté
Karl-Heinz Stockhausen, Steve Reich, Boulez même, jai apprécié
même. Jai lu des livres là-dessus
P.L. B. : Parce quon aime bien la musique, on est curieux de tout
S.K. : Parce quon est musiciens. Mais, à un moment donné,
on sest dit : cest bien beau tout ça mais
P.L B. :
on sest dit que cétait pas notre milieu
S.K. :
cest quand même quelque chose délitiste
et cest gênant parce que quand tu fais de la musique, tu as
une fonction sociale. Tu as une fonction, cest de donner
de
faire du bien aux autres quoi. Cest aussi simple que ça.
Cest-à-dire que tu vas faire quelque chose de rythmé
où les gens ils vont pouvoir sentir la musique
S.A. :
ils vont pouvoir danser
P.L. B. :
Ca veut pas dire de la musique simpliste ou quoi. Cest
la façon de le faire
S.A. :
ce qui est important pour nous, cest que déjà
les gens ils fassent ça (il tape du pied en cadence). Ben si déjà
ils font ça
S.K. :
et puis dans la tête ça fait ça aussi,
ça se voit pas mais ça bouge aussi.
Jai cru lire que vous revendiquiez aussi le côté
"musique de transe" ?
S.K. : Nous, on la jamais revendiqué. Nous, on a jamais dit
: on fait de la transe ou on va faire de la transe.
S.A. : Cest dabord les gens qui nous lon dit ça.
Nous, jamais on est parti genre les yeux révulsés, dans
cet état-là. Et les gens, cest sur scène quils
ont senti ça. Cest la machine, ya pas beaucoup de breaks,
cest pas cassé, tu entends les sons, la vielle, tu as un
bourdon de là. Tu as un truc de là qui fait que malgré
toi, ça te rentre et, au bout dun moment
Tu as le bourdon
comme ça, une façon de chanter, on joue avec des machines
S.K. : Si tu veux, la boucle cest toujours la même et cest
ça qui doit provoquer la transe. Et, en même temps, cest
un côté minimaliste de la musique, un peu comme faisaient
les boucles des musiques répétitives, le courant de Steve
Reich, tout ça
P.L. B. : Maintenant, cest aussi un truc que tu as dans les musiques
traditionnelles. Tu as deux accords en boucle
S.A. :
qui tournent, qui tournent
S.K. :
et ça monte et ça monte. Cest des rythmes
qui peuvent tourner toute la nuit
S.A. : Cest pareil au Maroc ou en Algérie, cest pareil,
les gens ils jouent le rythme des heures
S.K. :
les gens, ils parlent de transe, je pense que cest
en référence à la techno.
Justement, vous utilisez lélectronique, est-ce que vous vous
sentez des affinités avec des gens qui font de la techno ?
S.K. : Non
S.A. : Non, nous on n'a pas 15 albums de techno chacun chez nous. On nest
pas trop branchés là-dessus
S.K. :
on nest pas trop branchés sur ce courant parce
que ce courant-là, il est
S.A. :
maintenant, on écoute des trucs au hasard desfois
qui nous font
P.L. B. :
on aime bien le dub, par exemple, des choses comme ça.
S.K. : Moi, jaime bien quune musique elle dise des choses,
quelle exprime quelque chose, quil y est du sens
Et, à Marseille, avec la scène rap alors
S.K. : Ah là, la scène rap
Vous vous sentez plus daffinités ?
S.K. : Ben là franchement, je me sens plus proche des rappeurs
que du courant électronique. Pas toujours dans le discours
P.L. B. : Dans la musique électronique, il y a un côté
abstrait
S.K. :
ça manque un peu de conscience
P.L. B. :
ya pas de paroles, ya pas de discours, cest
un truc pour bouger, pour venir séclater. Nous, cest
pas une chose qui nous branche vraiment.
Est-ce que ça vous arrive, à Marseille, de partager une
même affiche avec un groupe de rap ?
S.K. : Pour le moment pas encore mais, moi, jai envie de justement
ouvrir les portes vers là. On va jouer un peu dans les Quartiers
Nord bientôt. Moi, jai envie de creuser cette histoire. Là,
on va bosser un petit peu avec Corrida. Jaimerais bien rencontrer
les gens dAssassin, les gens de lONB aussi. Ce courant-là,
il mintéresse.
S.A. : Côté gascon aussi, les gens comme Lubat, Minvielle,
des gens qui ont réinventé aussi leur façon de jouer
une musique. Et puis, bon, ce quils font avec le festival, ça
a lair bien. Moi je suis jamais allé mais
S.K. :
Ah ! Jy étais. Pendant quatre jours, tu passes
S.A. :
à Marseille, par exemple, on se sent plus proches
des Massilia que dIAM, des groupes comme ça quoi.
S.K. : Avec Massilia Sound-System, cest vraiment des amis
S.A. :
Massilia, cest des " collègues ",
quoi ! On nest pas cul-et-chemise mais
S.K. :
on est toujours au courant de ce que fait lautre,
ya des connections très proches.
Même si ce nest pas vous qui avez revendiqué le côté
transe, quelles seraient pour vous les conditions idéales pour
jouer, est-ce que ce ne serait pas dans un cadre qui permet de jouer plus
longtemps quun simple concert ?
P.L. B. : Y a pas vraiment de conditions idéales
S.K. :
je sais quon aime bien
S.A. :
comme on a fait du rock
S.K. :
si tu as des morceaux qui ont un début et une fin
P.L. B. :
nous, on aime autant bien
S.K. :
on na jamais eu de grosse scène, on nest
jamais rentré en transe
S.A. :
oui, voilà, cest ce que je lui disais, les
yeux révulsés tout ça
P.L. B. :
desfois quand même
S.A. :
oui parce que on est bien, on se sent bien
S.K. :
on a joué dans des tas dendroits, dans tous
types dendroits et dans chaque endroit, tu apprends quelque chose
S.A. :
tu apprends quelque chose
S.K. :
et tu en ressors enrichi. Quand tu es sur une scène
de théâtre ou dans une petite cour
S.A. :
tu te dis quil ny a pas un endroit qui est moins
important que lautre
P.L. B. :On a joué à Lecce, en Italie, il y avait cent personnes.
Il y avait une petite sono, dans la cour, pas de scène, rien
S.K. :
et on a joué en Normandie, à lheure
du thé. Dans un petit théâtre où il y avait
beaucoup de vieilles. Ben cétait bien. Elles se sont régalées.
Et nous, de voir que les vieilles elles séclatent
S.A. :
tu vois des rangs de vieux devant, ils ont la banane jusque
là et toi tu joues, tu cognes
S.K. :
cest pas vraiment le public idéal et si cest
bon avec eux, ça marche aussi.
P.L. B. : Moi, jaime bien, mais je pense cest pareil pour
nous trois, cest quand les gens ils dansent. Quon sent un
retour, ça te met en confiance et on est content de jouer
S.A. : On a joué dans un théâtre où les gens
étaient assis et, tu sens quil y en a qui trépignent,
qui ont envie de se lever mais cest pas facile
S.K. : Pour moi, lidéal, cest une salle style taverne.
Avec un espace où les gens ils peuvent danser, avec à côté,
ils vont manger un bout de poulet, les autres ils vont boire un coup à
côté. Ceux du fond, ils sont même pas obligés
découter, celui qui veut écouter il écoute.
Nous, on na pas conceptualisé un spectacle.
Vous faîtes beaucoup référence à lusine,
est-ce que symboliquement vous aimeriez jouer dans des usines ou des entrepôts
désaffectés comme cétait le cas pour lUsine
éphèmère de la scène rock alternative ou pour
les " warehouse parties " des débuts du mouvement techno
?
S.K. : Nous, on a fait un lieu où tu as les anciens Bérurier
Noir, guitariste et chanteur, à Saint-Dalmas sur la frontière
italienne, au-dessus de Nice et cest un peu dans cet esprit-là.
Ils ont récupéré une gare, une gare mussolinienne
en plus cest bien, et ils font des concerts, ils font de la peinture,
ils crachent du feu
Cest ambiance à fond alternatif.
Moi, jai eu limpression dêtre à un concert
des Bérus sauf que cétait nous qui jouions. Et, ouais,
nous on est à fond là-dedans. Jaimerais un petit peu
aller voir les squatts en Espagne. En Italie, on devait se brancher avec
le Village Global de Rome. Mais sans parler même de ce type de mouvements,
un concert organisé par un Centre Social dans la cour de lécole,
cest un lieu alternatif pour moi. Cest pas forcément
un endroit branché où les gens ils sont lookés à
fond. Regarde-nous, il faut le savoir quon fait de la musique parce
que sinon on passe inaperçus, on est comme tout le monde. On va
jouer en prison en juillet, ça aussi cest bien. Et ça
calme bien, on a fait un morceau avec des prisonniers.
Sur votre album, les textes datent donc de la fin XIXème- début
Xxème
S.K. : Oui, sauf deux que j'ai écrit et qui sont ceux qui, je trouve,
passent le mieux.
Et donc, maintenant, avez-vous envie décrire plus pour le
prochain album ?
S.K. : Oui, moi jai envie décrire car les deux morceaux
que jai écrit sont les deux morceaux qui ont un truc qui
passe le plus
S.A. : Eh, cest parce que tu écris bien !
P.L. B. : Cest normal, tu les écris, tu les chantes.
S.K. : je les chante comme je le vois, enfin bref il y a moins de
Enfin jai envie décrire plus.
Et ça se fait facilement décrire
S.K. : Ben, cest-à-dire, faut que je lise là. Je vais
lire le dernier José Bové
Oui, ça cest pour le contenu
S.K. : Oui, pour moi cest important le contenu.
Oui mais je voulais dire au niveau de la langue, est-ce que cest
plus difficile que décrire en français qui est quand
même ta langue maternelle ?
S. K. : Oui parce ce que cest pas ma langue maternelle. Cest
une langue que jai apprise, je me suis dit : tiens, ça y
est, je me mets à loccitan. Pour rentrer un petit peu dans
la même dialectique que les gens comme les Kurdes, les Chiapas,
tous ces gens qui ont du mal à exister tranquillement. Nous, ça
na rien à voir lhistoire de lOccitanie, cest
autre chose encore. Mais qui est quelque chose dintéressant
qui remet tout en question, toute la politique culturelle française
depuis des siècles. Après, nous on na pas de revendications
précises par rapport à ça. Cest un constat,
cest une vérité. Si tu regardes lHistoire, si
vraiment tu es soucieux de lHistoire de la France et bien, tu constates
quà un moment donné, la langue dOil a conquis
le sud de la langue dOc. Et que cette langue qui existait qui était
la langue des troubadours qui était appréciée dans
toute lEurope à lépoque, dans toutes les Cours,
on la transformée et on a dit : ça, cest du
patois. Et tout ce qui est patois, cest minorisé, cest
pas bien, ça veut dire que cest inférieur, que cest
arriériste. Cest pas la langue du Progrès et donc,
dès que tu parles du Progrès, tu vas mettre la langue française,
la philosophie des Lumières. Et on met en marche toute une symbolique
que tu retrouves aujourdhui quand on parle de libéralisme
et de concepts comme ça quon positive. On dit : ça,
cest lavenir. Mais tout le monde a envie dêtre
positif, daller de lavant. Seulement nous aussi on va de lavant
mais pas avec les mêmes concepts. On part sur dautres choses,
on essaie un peu de se vider le cerveau des conneries quon a dû
ingurgiter.
P.L. B. : Mais cest pas facile parce quune langue il faut
quand même la reconquérir.
Est-ce que ce nest pas aussi revendiquer le droit du sol plutôt
que le droit du sang puisque jai lu que tu es originaire par tes
parents du nord de la France et également dorigine polonaise
? Donc plutôt que de dire que tes racines sont là-bas, cest
de dire quelles sont où tu es ?
S.K. : Cest lendroit où tu vis. Pour moi, tous les
gens qui viennent à Marseille, ils ont leur mot à dire.
Comme nous, maintenant, on dit : il faut que les immigrés ils votent.
Cest toujours pas fait mais nous on dit : cest normal, cest
ici quils travaillent, cest ici quils vivent, quils
paient leurs impôts.
P.L. B. : La culture dun lieu, à un moment donné,
elle doit être faite par les gens qui vivent là. Elle se
transforme tout le temps. Donc la question, cest pas doù
tu viens ou du sang, cest aujourdhui limportant.
S.K. : La vraie culture marseillaise, elle est tellement visible que tu
ten rends plus compte. Cest dappeler son collègue
du 3ème étage den bas, cest des petits trucs,
cest une façon de prendre lapéro et de rigoler.
Cest des petits trucs mais qui existent vraiment : laccent,
la façon de parler le français. Et donc, ça cest
accessible à tous les gens qui au bout de je sais pas combien dannées
se sentent bien ici et ont envie dêtre ici. On avait fait
un débat à la Criée pour un programme de France Culture
sur loccitan. Et les gens, ils étaient un petit peu réticents.
Et yavait un Maghrébin qui sétait intéressé
à cette langue et qui avait voulu lapprendre. Et moi, jai
trouvé que javais plus besoin de parler, il avait tout dit
là. Et cest comme ça que jaimerais que ça
fonctionne, que les gens ils comprennent quil y a un trésor
ici et qui est inexploité. Même au niveau du rap. Après,
cest sûr quil y a un truc qui est gênant, cest
quand tu as un message à faire passer et que les gens ne le comprennent
pas vraiment, tu es toujours dans le doute : " pourquoi je chante
en occitan, ça me casse les couilles ". Après, il y
a une esthétique de loccitan. Il y a un accent. Moi, jai
un accent donc une musique de la langue.
P.L. B. : Tu dis que cest pas notre langue maternelle mais, moi,
je crois que musicalement, cest notre langue maternelle. Cest
pour ça que cest plus facile de se le réapproprier
par le chant.
S.K. : Toi, tu peux le dire, ta mère elle est dici quand
même
P.L. B. :
la langue maternelle, cest une image
S.K. :
eh oui, jai bien compris ce que tu dis ! La langue,
laccent !
Propos
recueillis par Olivier Cathus
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