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Nous
avons rencontré Danyel Waro au studio Davout quelques jours avant
que ne lui soit décerné le Grand Prix de lAcadémie
du Disque Charles Cros, peut-être le plus prestigieux qui soit en
France. Cette récompense vient couronner son nouvel album, seulement
le deuxième en une vingtaine dannées de carrière.
Après
lintense Batarsité (au beau titre-manifeste), Danyel Waro
sort le tout aussi intense Foutan Fonnkér. Souhaitons que ce soit
enfin loccasion de découvrir en métropole le maloya
réunionnais, percussif et vocal, et Danyel Waro, son poète
rouquin à forte tête, sa voix haute et envoûtante et
son créole magnifique. Le maloya est un véhicule de lidentité
réunionnaise et fut même un temps interdit par les autorités.
Quant à Waro, il reste rare et rebelle (insoumis), préfèrant
vivre de son artisanat (la fabrication dinstruments de musique)
que faire des concessions et " faire carrière ". Rencontre...
Est-ce pour préserver
le caractère vivant du maloya que pendant longtemps vous avez plus
ou moins refuser denregistrer des disques ?
Danyel Waro : Jai
décalé. Et ce nest pas un refus, cest une question
de vitesse, jai voulu le faire quand je le sentais. Ce nest
pas un calcul denregistrer ou de ne pas enregistrer. Enregistrer
nest pas ma préoccupation. Savoir combien de disques sont
vendus ne mintéresse pas non plus. Ce qui mintéresse,
cest de chanter. Et ne pas céder à la machine, ne
pas tomber entre ses mains. Je ne cherche pas à tomber dans le
rendement. Ce nest pas une carrière, où ça
marche ou pas. Ce nest pas ça qui compte. Ce qui est important
pour moi, cest quand jai découvert le maloya, ou que
le maloya ma découvert... Je pourrais enregistrer plus mais
je nen vois pas trop lintérêt...
Même si vous nêtes pas intéressé ni
pressé denregistrer des disques, chanter est par contre une
urgence ?
Jai besoin de chanter. Jai besoin de dire lamour, la
considération que jai, ce qui est important pour moi, la
liberté, lhumanité. Je le dis dans mon pays, avec
son histoire et son contexte...
Vous dites lamour, la liberté mais il y a aussi un contenu
politique fort dans vos chansons ?
Jai bravé les interdits, jai dû me disputer,
discuter mais il y a des fois où quand je me sens libre, il y a
des beautés à montrer. Par contre, quand on est étouffé,
après cet étouffement et la frustration, ça éclate.
Il y a de tout dans ce que je chante.
Quels sont ces interdits dont vous parlez, est-ce celui concernant
le maloya qui longtemps a été interdit par les autorités
?
Avant les années soixante-dix, oui. Après, cétait
une façon de lutter, avec un fond de revendication identitaire,
une bataille pour la langue, pour dire ce que lon est, que lon
est mélangé et que lon vient de diverses souffrances.
Jai entendu dire que le PCR (Parti Communiste Réunionnais)
a beaucoup participé à cette redécouverte du maloya
pour participer à cette quête identitaire.
À la Réunion, bien sûr il y avait la Gauche et la
Droite. Mais avant (à partir de ?) 60 et jusquen 80, il ny
avait quun seul parti et pas de démocratie. Les autonomistes
navaient pas accès à la médiatisation. Mon
père était communiste, moi aussi jétais communiste
et nous étions avec les ouvriers, les ti-planteurs, on existait
là où il y avait des luttes. Je ne connaissais pas le maloya
quand jétais petit, on ne le connaissait pas. Seules certaines
familles ont permis quil continue, elles faisaient ça en
cachette, en tant que cérémonie une fois par an. Cest
vrai que le PCR a encouragé Firmin Viry à ne pas chanter
que dans un cadre rituel mais aussi pour tout le monde. Mais cet interdit
était aussi pour une bonne part de lautocensure. Tout ce
qui était africain, malgache était auto-censuré,
tout ce qui était " pays ", on sinterdisait en
fait de lexprimer. La réussite était de devenir blanc.
Voyez-vous des similitudes avec le Gwo Ka antillais qui a aussi servi
à ré-affirmer la cause identitiaire et qui a été
repris par les Indépendantistes guadeloupéens par exemple
?
Oui, en tant que culture étouffée, mal vue et mal considérée...
Cétait une condition dexistence en tant que peuple.
Je suis pour lindépendance ou lautonomie de La Réunion
mais ce nest pas lindépendance qui va sauver les choses.
Dailleurs, je nai pas une démarche dappareil
politique mais spirituelle. Je ne crois pas trop aux grands mouvements
collectifs. On en a besoin à certains moments mais je crois plutôt
à la solidité de la démarche personnelle, par son
mûrissement...
Cette dimension spirituelle passe-t-elle par le caractère "
vivant " du maloya, limportance du cadre, de lambiance,
et que vous craigniez de perdre à lenregistrement ?
Limportant est quil ny ait pas dintermédiaire.
Il faut être en face des gens. Cest le non-progrès.
Ne pas se faire représenter, ne pas multiplier les disques commes
des petits pains. Il faut jouer devant les gens, transpirer avec eux.
Il faut quavec la musique il y ait une ambiance, des odeurs. Maintenant,
je sais que je suis dans un monde moderne, un monde de communication,
donc il est normal que jutilise aussi cela. Même si pour moi
que " ça marche " est quelque chose sur le long terme,
comme une éternité, cest ça la spiritualité.
Cest un besoin de réflexion, de respirer, un besoin de nature.
On a besoin de la nature et ce nest pas quelque chose décolo
bourgeois de dire cela. Moi, jai découvert le besoin de nature
dans les champs. En apprenant à respecter le bourgeon que je devais
protéger, en apprenant à vivre avec les saisons, en prenant
des coups dans la gueule quand le bébé cabri crevait. Et
ce nest pas que je refuse les accélérations mais plutôt
que je considère que garder son indépendance, cest
pouvoir choisir sa vitesse. Et tout ça même si cest
magique la communication, même si cest magique que je soit
là alors que quelques heures plus tôt jétais
à des milliers de kilomètres...
Jaime beaucoup le terme de " bâtarsité "
qui donnait le tire de votre premier album. Dans le cas du maloya qui
est une musique déjà traditionnelle mais, en même
temps, est une musique de la " batarsité ", une musique
déjà métissée, est-ce quil a besoin
de rester dans une phase où il raffermit ses traditions avant,
peut-être, dintégrer de nouvelles influences ?
La batarsité, cest une réalité qui nest
pas encore prise en conscience, on nest pas encore conscient de
notre richesse. Il y a encore un refus, la conscience est en retard sur
la réalité. On doit la revendiquer comme une bonne chose
mais elle ne peut uniformiser car il ny a pas un pur bâtard,
pas de pureté bâtarde. Il y a autant de différences
quil y a de bâtards. Et cela veut dire louverture à
faire sur nous-mêmes avant même de se tourner vers le voisin.
On est différent de nous-même. Il faut que ça devienne
harmonie, il faut que ça sentende parce que cest déjà
fait. Même au niveau musical, le maloya nest pas quelque chose
darrêté. Le tambour malbar commence à y entrer.
Par exemple, jai un ami musicien qui compose pour le théâtre
et qui, entre autres, donne des cours de tambour malbar. À lorigine,
cest un tambour destiné plutôt au sacré mais
qui commence à en sortir, à ne pas sy limiter. Il
me disait quil ne savait pas quil y avait une telle richesse
dans le malbar. Il y a en lui une vingtaine de rythmes, une vingtaine
de " baguettes ", cest-à-dire de façon de
jouer selon les circonstances. La clé de tout cela, ce sont les
différents ponts qui existent quand les gens jouent ensemble. On
a une richesse dont on nest pas encore conscient. On fera plein
de trucs avec lextérieur, du maloya avec la techno, avec
le rap mais ce qui est en nous-mêmes, on ne le voit pas. Le sega
sest beaucoup modernisé pour nêtre finalement
devenu quune carte postale folklorique de lîle Maurice.
Tandis quici, alors que beaucoup de musiciens en Réunion
ne se soucient absolument pas du maloya, quand ils voient Waro au Japon,
ils se demandent " avec sa musique boum-boum, comment y-est-il arrivé
? "...
Des musiciens réunionnais appellent le maloya "musique
boum-boum" ?
Oui, car ils considèrent cela comme une musique un peu simpliste.
Faites-vous une nuance entre " bâtard " et " métis
" ?
Bâtard, jai choisi ce mot car il est considéré
comme péjoratif. Mais, même quand on dit " métis
", en Afrique, ce nest pas encore accepté. Bâtard,
ça suppose dêtre rebelle, excommunié de sa propre
communauté. À chaque fois, cest quelquun qui
est sorti de sa propre communauté par amour. Et il y a plein de
bâtard, des bâtards kafs (noirs, ndla), des bâtards
malbars, des bâtards chinois. Et cest une richesse, cette
gueule de bâtard, cette gueule de conflit.
Les gens qui arrivent à La Réunion, de lextérieur,
ne peuvent quêtre heureux de nous voir non pas les uns à
côté des autres mais carrément les uns dans les autres.
Il y a tous les tons, toutes les déclinaisons possibles, et ça
va, ça vient, toujours les uns dans les autres. Ils peuvent se
dire que cest merveilleux, quil ny a pas de conflit
ethnique. Mais il faut toujours continuer darroser pour que ça
tienne. Je milite pour rattraper ce qui a été étouffé,
chaque part doit être redécouverte, la part kaf, la part
malbar. Il faut prendre conscience de sa richesse. Il faut se dire que
davoir pleins de racines, cest être en avance, que cest
possible. Ce nest pas une question de vitesse. Il ne faut pas oublier
lamour dans tout ça parce que je suis là, avec ma
carcasse et sans lamour, quest-ce que je fais de ma carcasse
? Même dans lesclavage, il y avait aussi de lamour,
il ny avait pas que de la violence, même entre maître
et esclave, il ny avait pas que des viols. Et même le vendeur
desclave était peut-être le frère de lesclave.
Il faut reconnaître que cest lhumain qui fonctionne.
Et si on veut le nettoyer dune de ses parties, il y a danger car
il est lui-même mélangé.
Mais il faut toujours arroser. Et il faut que je continue de chanter le
maloya car cest ma condition de survie, cest lexpresion
de ce que je suis, de cette bâtardisté que je dois continuer
de prôner pour en montrer toutes les joies et les plaisirs...
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